Merci
Rudolpf
Dans
l’amphithéâtre du Centre hospitalier de Sherbrooke,
il y avait 50 ou 60 personnes et le Dr Jodoin m’invitait à
déambuler devant un groupe d’étudiants en médecine.
J’ai
du arpenter le devant de la classe une dizaine de fois en me concentrant
sur chacun de mes pas incertains pendant que le médecin expliquait
au groupe la nature de mon état ; Une atrophie cérébelleuse
congénitale non évolutive, qui provoquait des spasmes
à la base du cou, des problèmes de coordination, de
motricité et d’équilibre, accompagnée
de difficultés d’élocution. Il me demanda de
m’arrêter et me posa quelques questions afin de prouver
ce dernier point.
Pendant
qu’il expliquait son diagnostic à ses étudiants,
je me rappelais l’amphithéâtre de L’Institut
de tourisme et d’hôtellerie, là où tout
avait commencé il y a cinq ans. C’était mardi
le 15 février 1977, je me souviens de la date parce que la
veille il y avait eu une soirée dansante à l’occasion
de la Saint-Valentin à la salle de la rue Mont-Royal. À
20 ans j’aimais danser, j’étais loin de me douter
qu’un autre genre de danse commençait…
Alors que j’étais en pause, entre le cours de cuisine
et celui de comptabilité, je fus pris de convulsions violentes
au niveau du cou.
J’avais beau essayer de retenir les spasmes, ceux-ci ont durer
au moins 2 minutes. Ne sachant pas ce qui se passait, j’ai
placé l’événement sur le dos de la fatigue,
puisque j’avais fêté un peu tard la veille.
Environ 2 heures plus tard, ça recommence, mais cette fois
en plein cours de philo ; l’épisode dure un bon cinq
minutes et le professeur arrête même son cours pour
me demander si j’allais bien. Je lui réponds que non
et je quitte la salle de cours pour me précipiter vers la
salle de toilettes.
Après
m’être calmé, je me rendais voir l’infirmière
de l’école qui ne savait trop que faire. Finalement
elle signait un billet qui motivait mon absence et me conseillait
d’aller me reposer chez moi pour le reste de la journée.
«Si les spasmes reprennent, rendez vous au C.L.S.C. de votre
quartier» me conseillait-elle.
Le
lendemain, aucune manifestation avant la soirée. Le jeudi
je me rendais au C.L.S.C. Centre-Sud. Un médecin généraliste
me reçut quelques minutes plus tard et me référa
sur-le-champ à une clinique spécialisée, soit
la clinique neurologique Bois de Boulogne dans le nord de la ville.
Le généraliste me prescrivait aussi du Valium.
La semaine suivante je me rendais à la clinique en question
pour y rencontrer un puis deux et finalement toute l’équipe
de neurologues qui se confondaient en toutes sortes d’hypothèses
sur la nature de mon mal.
Après
plusieurs semaines d’attente et d’examens de toutes
sortes, on me donne enfin un diagnostic, qui, je l’apprendrai
plus tard était erroné : troubles de nervosité
de nature psychosomatique.
-
Donc le problème est dans ma tête docteur ?
- Oui, mais sa manifestation est bien réelle
- Dans les résultats d’examens, vous ne trouvez rien
de défectueux ?
- Non, tout est normal
- Est-ce qu’il y a un traitement ?
- Vous pouvez continuer à prendre du Valium et vous devrez
suivre une thérapie avec un psychiatre.
J’acceptai
avec résignation le diagnostic, mais nous étions à
la fin avril et dans moins d’un mois je devais partir pour
l’Alberta, plus précisément au Jasper Park Lodge,
afin d’entreprendre mon stage de cuisine. Je ne voulais absolument
pas rater cette opportunité, donc je planifiais ma thérapie
pour l’automne.
J’aurais pu remettre mon stage à plus tard, mais les
stages de Jasper étaient les plus convoités et je
voyais cette aventure comme une pause de tous les événements
des derniers mois. Mes spasmes étaient toujours présents
mais moins fréquents grâce au Valium.
Nous étions huit stagiaires de l’institut et je connaissais
la plupart puisqu’ils étaient tous des étudiants
de 2ieme année comme moi. Le voyage en train dura trois jours
et deux nuits et tout se passa bien. Quelques heures avant notre
arrivée, je pouvais voir le spectacle des Rocheuses au loin
et je me mis à rêver aux escalades en montagne, aux
excursions en canot et les longues promenades à cheval.
Il
y a de ces personnes qui vous marquent pour la vie. Dans le cas
de Rudolpf Hefti son impact peut sembler négatif sur le moment,
mais, avec un certain recul, je me suis rendu compte que c’est
lui qui m’aida à me bâtir cette carapace qui
m’a servi et qui sert encore à me protéger de
gens comme lui et pour ça je lui serai éternellement
reconnaissant.
Rudolph
Hefti était l’un des trois sous-chefs de la brigade
de cuisine du Jasper Park Lodge. Une brigade d’environ 40
personnes, dont la moitié était des employés
permanents. Les autres des employés saisonniers et des stagiaires.
Parmi les employés permanents une douzaine étaient
d’origine allemande dont Rudolph Hefti.
Dès
notre descente du train, quelques employés étaient
là pour nous accueillir et déjà on nous mettait
en garde contre l’infâme M. Hefti.
Après les formalités d’usage incluant un examen
médical, je rencontrais le chef de cuisine qui m’assigna
au quart du soir avec M. Hefti. Dès la première journée
de travail, l’accueil de l’équipe du soir fut
plutôt froid et M. Hefti avait les Québécois
en aversion, une «première prise» contre moi
; tous les stagiaires étaient des incompétents selon
lui, «deuxième prise».
Le premier soir de travail fut difficile mais les collègues
de travail m’assuraient qu’après quelques soirs
tout irait bien. Mais le lendemain j’ai eu un spasme de quelques
minutes devant Hefti :
-What is wrong with you?
-I have a small nervous problem
-I don’t need this, get out of here
«Troisième
prise» ; le lendemain je travaillais aux légumes.
Je croyais qu’en travaillant dans un autre département
et sur un autre quart de travail le problème Hefti se réglerait,
malheureusement non, les 2 quarts se chevauchaient et il n’a
jamais lâché de me narguer :
-
Hi! Frog you’re not jumping today?
Je
ne répondais même pas. Il alla même jusqu'à
me mimer mes spasmes et il riait avec le chef de partie qui était
mon supérieur. Ce dernier ne m’a jamais prit à
partie, mais il ne pouvait pas non plus dénoncer son compatriote.
Quelques
jours plus tard j’étais convoqué au bureau des
ressources humaines. Le directeur, un anglophone de Montréal
était plus compatissant à mon endroit après
que je lui expliquai ma situation, mais il devait quand même
consigner une réprimande écrite à mon dossier.
Même si cette réprimande n’était pas justifiée,
elle venait du chef de cuisine qui lui, la considérait pleinement
méritée. Ceci diminuait de beaucoup mes chances de
réussite du stage. D’ailleurs l’hôtel m’attribua
un échec, mais après appel, le directeur des stages
de l’école hôtelière renversa la décision.
Heureusement
tous mes collèges de l’institut m’ont supporté
et j’ai pu traverser l’été. L’aspect
social compensait en grande partie le côté désagréable
du travail, surtout que de préparer des légumes pour
une moyenne de mille convives par jour n’était pas
très stimulant. Mais je tenais à terminer mon stage,
il était trop tard pour refaire un nouveau stage et mon stage
de fin d’études, en administration, était déjà
confirmé pour le printemps 78, dans un important hôtel
de Montréal.
A l’époque je pouvais quand même accomplir mon
travail. Si les spasmes devenaient trop sévères j’arrêtais
quelques minutes.
De
retour devant la classe de médecine, il y a maintenant une
courte période de questions, et un étudiant me demande
:
-Comment
avez-vous pu vivre dans le doute ces 5 dernières années
?
-Rudolph
Hefti m’a enseigné beaucoup de choses dont la patience,
la persévérance, l’intégrité et
le respect. Mais surtout il m’a prouvé qu’une
attitude positive peut venir a bout de bien des épreuves.
Merci
Rudolph pour la leçon de vie
Paul

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