| Physiothérapeute
depuis plusieurs années en centre hospitalier aigu, ma clientèle
est presque exclusivement composée de personnes victimes d'atteinte
neurologique (maladie ou accident) et souvent lourdement handicapée.
Les
problèmes d'ataxie / d'incoordination sont fréquents chez
nos patients mais sont habituellement limités à quelques
parties du corps et perturbent surtout la démarche et la dextérité.
Il en est tout autrement de l'ataxie généralisée,
celle qui atteint tout le corps, la vue, la parole... C'est de celle-ci
dont il sera question dans ces pages.
1-
Survol de la théorie
Le cervelet est un organe très complexe qui
a plusieurs fonctions connues et certainement bien d'autres à découvrir.
L'ataxie est un terme général utilisé pour décrire
un des problèmes reliés à une lésion au cervelet
soit l'incoordination. Ses manifestations sont multiples :
A-
Le corps : tête, tronc et membres
·
Troubles de la posture:
une difficulté à aligner les divers segments du corps en
relation adéquate les uns avec les autres, qui provoque souvent
des oscillations ou des tremblements lorsqu'on tente de maintenir ou de
bouger dans cette position.
·
Troubles d'équilibre:
surviennent lorsque les perturbations sont importantes. L'organisme module
mal les ajustements musculaires requis pour maintenir l'équilibre
et la posture.
·
Dysmétrie:
Le cervelet sous ou surestime la grandeur du mouvement et l'intensité
de la force musculaire qui sont nécessaires pour atteindre le but.
Les mouvements sont souvent explosifs et nécessitent une dépense
énergétique disproportionnée.
·
Harmonie des tâches motrices complexes:
La fluidité dans la suite des divers mouvements nécessaires
à l'exécution d'une tâche est perdue. À la
marche, par exemple, on note des inégalités dans la longueur
des pas, la hauteur pour lever les pieds, le rythme de la marche, l'écart
entre les pieds...
·
Mouvements alternés rapides:
sont très difficiles à exécuter, voire impossibles.
Le «timing» musculaire est inapproprié.
B-
La vue
À cause de l'atteinte des muscles de l''il, on retrouve les mêmes
problèmes pour le stabiliser en bonne position ou pour effectuer
le mouvement de balayage visuel désiré. La localisation
précise d'un objet pourrait même être perturbée.
C-
La voix
On retrouve les mêmes atteintes des muscles de la phonation ce qui
affecte surtout la qualité mélodique de la voix.
D-
Apprentissage moteur
Le cervelet jouerait aussi un rôle très important dans l'apprentissage
et la mise en mémoire des patrons moteurs complexes pour leur utilisation
rapide et automatique. La marche en est un bon exemple; on n'a qu'à
regarder les efforts et le temps qu'un enfant met pour apprendre à
marcher et la facilité de le faire une fois que l'encodage est
terminé.
2-
Évaluation en physiothérapie.
L'évaluation en physiothérapie
tient compte de multiples aspects pour arriver à dégager
le potentiel et les difficultés de la personne qui consulte.
L'évaluation
des perturbations prévisibles telles qu'identifiées au survol
théorique sera faite de façon très spécifique
et détaillée : Posture, équilibre, dysmétrie,
motricité rapide et complexe. L'apprentissage moteur est la clé
des résultats concrets en physiothérapie et sera évaluée
plus tard avec le recul de quelques traitements.
La
fonction est au c'ur du problème; Chaque mise en situation demandée
au patient est évaluée en tenant compte du niveau d'indépendance
dans l'exécution, de la sécurité/prévention
et de l'énergie requise.
Concrètement,
l'autonomie est évaluée dans les situations suivantes:
- Au lit:
-
se trouver sur les côtés
-
se déplacer vers la droite, la gauche
- se déplacer vers la tête ou les pieds
- s'asseoir de la position couchée et l'inverse
- se tenir assis (Posture et équilibre) maintenir la position,
bouger dans la position
- se lever debout de la position assise et se rasseoir
- se tenir debout (Posture et équilibre) maintenir la position
en variant la façon de placer les pieds et bouger dans ces différentes
postures
-
Se déplacer :
-
à l'aide du fauteuil
- la marche avec ou sans aide technique comme la marchette, la canne
quadripode, la canne simple.
Aussi
à l'intérieur et à l'extérieur, en terrain
accidenté, en pente, transporter des choses, etc.
-
Le fauteuil roulant :
Les transferts d'un siège au fauteuil incluant la capacité
de bien placer le fauteuil, d'appliquer les freins, d'enlever les obstacles
comme les appuis-pieds, les appuis-bras, la ceinture de sécurité
s'il y a lieu, et de remettre tous ces éléments en place
une fois dans la chaise. L'autopropulsion, contourner les obstacles.
-L'évaluation
de tous autres éléments pertinents. La physiothérapeute
analyse toutes ces données et propose un paln de traitement pour
augmenter l'autonomie. Parfois, la fonction est retrouvée, parfois
il faut utiliser des stratégies de compensation pour y arriver.
La
physiothérapie ayant ses limites, l'implication de d'autres intervenants
pourrait être suggérée comme atout important pour
la personne ataxique et ses proches: ergothérapeute, ortophoniste,
travailleur social, psychologue...
3- Les objectifs du traitement.
Le
partenariat entre la personne qui consulte et la physiothérapeute
doit être établi. La physiothérapeute reconnaît
et tient compte des objectifs personnels. D'une part, elle propose un
traitement collé à la réalité pour utiliser
au maximum le potentiel actuellement disponible. D'autre part, elle doit
souvent morceler les grands objectifs et mettre en séquence les
étapes nécessaires à leur réalisation.
Un
autre facteur d'entente important concerne l'évaluation de l'atteinte
des objectifs, des résultats obtenus à chaque étape.
Les repères doivent être les plus concrets possibles et les
lier à la fonction évaluée: par exemple, on peut
objectiver la diminution de l'aide requise, l'augmentation du temps pour
tenir une position ou faire une action, l'augmentation du défi
relié à la tâche tout en tenant compte de la fatigue
générée par l'action ; si on est brûlé
après une marche de 3 mètres, on favorise une autre façon
de se déplacer. Ces repères sont aussi utilisés pour
favoriser l'auto-évaluation ce qui redonne du pouvoir au patient
en l'outillant pour les prises de décision.
Pour
moi, il est essentiel que les résultats des traitements se transposent
d'une façon concrète dans la vie quotidienne sinon ils demeurent
des données de laboratoire et ratent l'objectif primordial qui
est l'amélioration de l'autonomie.
4-
Le traitement et la fatigue.
Par
des exercices et des mises en situation, l'essentiel du traitement vise
à rebâtir une stabilité des diverses parties du corps
en commençant par le contrôle du tronc et de la tête
en progressant vers les membres. Lorsqu'un degré suffisant de stabilité
est obtenu, le mouvement est intégré petit à petit
pour l'apprivoiser, le contenir et le maîtriser. Lorsqu'une succession
de petits mouvements bien exécutés peuvent être mis
en séquence de façon harmonieuse on peut alors parler de
patrons moteurs et en augmenter la complexité pour obtenir un résultat
fonctionnel. Un geste quotidien qui semble banal comme boire un verre
d'eau est tout un défi pour l'ataxique et la situation devient
plus difficile s'il faut bouger le corps pour aller chercher le verre
sur la table. Lorsqu'on décortique ce simple geste, on s'aperçoit
de sa complexité. Et c'est là que le degré d'atteinte
au niveau de l'apprentissage moteur qui relève du cervelet a son
impact.
-
La fatigue:
Toutes les personnes victimes d'ataxie réalisent à quel
point le moindre effort se fait à haut coût d'énergie
physique et de concentration.
Souvent
les mouvements sont explosifs, trop importants par rapport au but visé
et encore plus d'énergie est nécessaire pour tenter de les
contenir. Plus l'atteinte est généralisée, plus les
dépenses énergétiques sont élevées
pour réaliser même les plus petits gestes de tous les jours.
Il
devient donc primordial d'apprendre à gérer ses énergies
et de bien choisir où les investir, ce qui est loin d'être
évident. Sinon on se brûle et on devient incapable du moindre
effort pendant des heures et même des jours. Chaque personne se
doit de faire ses choix à la lumière de ses propres valeurs.
Cette démarche amène souvent un questionnement et à
remettre les priorités dans un autre ordre d'importance.
Par exemple, certaines personnes prioriseront les gestes de base de la
vie quotidienne : soins d'hygiène, habillement, activités
domestiques ; d'autres favoriseront les liens familiaux, amicaux, sociaux.
Ne pas oublier que suivre de la physiothérapie : déplacements,
thérapie elle-même et son intégration à la
maison fait aussi partie des dépenses énergétiques
dont on doit évaluer les coûts ' bénéfices.
Selon mon expérience, l'intégration peut être possible
en offrant au patient une fréquence de rencontre plus élastique
que celle typiquement offerte, surtout lors du traitement en externe.
Par exemple, on prévoit une rencontre par semaine pendant 2 à
3 mois. Il faut de part et d'autre porter une grande attention à
la fatigue et être satisfaits d'une thérapie, même
de 15 minutes; elle est préférable au grand vide d'énergie.
Elle sera suivie d'une période d'intégration de 2 à
3 mois pour laisser une chance au cervelet de faire son rôle d'apprentissage
et d'encodage moteur et au cerveau d'exercer sa plasticité.
L'étape suivante débute par une réévaluation
du niveau d'intégration fonctionnelle obtenue et les décisions
sont prises quant à la poursuite de la prochaine étape.
La physiothérapie s'échelonne donc sur plusieurs mois et
même plusieurs années lorsque c'est nécessaire ce
qui est un avantage.
5-
Réflexions
Lorsqu'un
raz-de-marée comme l'ataxie nous fait perdre pied et éclabousse
notre entourage, on perd presque tous nos points de repère. Le
temps est un grand allié pour faire face à la situation
et cheminer.
Selon mon expérience, il y a des bénéfices certains
à accepter l'aide physique et psychologique pour gagner du temps,
économiser les énergies, faciliter la vie, et surtout pour
reprendre notre part de contrôle de la situation. Il y a l'aide
extérieure : les intervenants en santé : les CLSC, les ressources
communautaires et alternatives pour vous mais aussi pour vos proches.
La plus grande part d'aide vient habituellement des proches. Avec eux,
vous avez avantage de bien préciser vos besoins et la façon
d'y répondre, vous éviterez ainsi d'être envahi par
trop de bonne volonté, parfois mal dirigée. En associant
la créativité de chacun, la période d'aide pourrait
se transformer en moment privilégié.
L'ataxie
n'est pas la vie, elle y prend une part importante et en teinte plusieurs
aspects; mais elle ne se limite pas qu'à ça. Je vous souhaite
de vous réapproprier votre vie et de tenter de la normaliser le
plus rapidement possible. Y inclure aussi une place pour le plaisir :
c'est tout un défi mais aussi une bonne façon de recharger
ses batteries et de continuer vers l'atteinte de vos objectifs.
Poursuivre
ses rêves sans oublier que la vie ça se passe maintenant.
Francine
Demers
2001/03/14

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